Je suis une légende, ou l’art du storytelling

Pour vous expliquer l’art de raconter une histoire, je vais vous raconter une histoire.

Il était une fois, une technique de communication redoutable, utilisée depuis la nuit des temps. Elle s’appelait « Legenda ». Elle a traversé les siècles, les cultures, les médias. Elle a eu plusieurs noms : parabole, odyssée, épopée, allégorie, contes ou, bien sûr, légende.Ou pour le dire autrement et peut être plus clairement : ce qui mérite d’être lu. Elle a été au service des savants, des pédagogues, des Etats. Elle a participé à la création de l’Histoire avec des histoires. Elle a été la faiseuse de héros.

Et puis, la modernité est arrivée. L’ère du progrès. Fini les héros, fini les histoires. On veut la vérité. On exige la réalité sans fard. On demande du fact-checking. Vous êtes dingues.

Notre héroïne n’a pourtant pas dit son dernier mot. Elle anglicise son nom. Elle se donne le cachet de l’expertise. Elle ne parle plus de roi, mais de R.O.I. Elle n’écrit plus la légende, elle fait vendre.

Son pseudo millenial : storytelling
Le storytelling est une technique efficace, car elle mobilise toutes les fonctions cognitives de celui qui l’écoute : la rationalité et l’émotion (Logos et Pathos, souvenez-vous de notre première leçon). Malgré tous nos efforts pour prétendre devenir en grandissant des êtres de savoir et de logique (d’aucuns diraient des vulcains !), le goût de la narration perdure à l’âge adulte. Eh oui, vous ne nierez pas ces centaines d’heures passées sur vos séries favorites, dont les structures et les formes ne varient pas d’un pouce depuis Homère. Nous ne sommes pas si différents de l’enfant qui demande un conte le soir, avant de s’endormir.

Quand tu parles de toi, tu parles de moi ?
Les histoires sont puissantes, car elles simplifient la complexité tout en ajoutant des éléments d’excitation comme le suspens ou la projection. Celui qui écoute ressent les émotions du héros. C’est un moi de substitution qui me permet de faire une expérience de vie le temps du récit. C’est la force des grands romans et des bons films. En politique, c’est ce qui vous fait apprécier ou détester telle ou telle personne publique, au-delà de ses idées. En communication et en publicité, c’est ce qui fait que nous achetons des biscuits Michel et Augustin, que nous buvons des cafés Starbucks, et que nous avons tous des Iphones. Nous succombons aux doux chants de la sirène Legenda.