Block 109 ou si les Alliés avaient échoué…

block 109 univers ronan toulhoat intrépide Image tirée de Block 109 - New York 1947, Burgeas et Toulhoat, édition Akileos

Block 109 est une bande dessinée uchronique, sur un scénario de Vincent Burgeas et dessiné par Ronan Toulhoat. C’est aussi un page-turner qui ne vous lâchera que lorsque vous serez complètement lessivés. Soit après avoir binger les 600 pages de la série.

Le chauvinisme urbain consiste souvent à exhiber des trucs vaguement gênants, de la poterie régionaliste par exemple, voir carrément louche, comme des mugs aux slogans douteux. Sinon au Mans, on a Ronan Toulhoat. Mais qui est ce brave garçon ?

Croisé au détour d’un vernissage de Simon Lagoarde pour une exposition photographique sur le Japon, ce jeune père de famille est un peu l’étoile montante de la BD, signant notamment le Roy des Ribauds chez Akileos et Conan le colosse noir chez Glénat. Et pour le coup, c’est donc avec une fierté toute municipale que nous allons parler de Block 109.

Une réédition de rattrapage

Sorti en 2010 la première fois, cette réédition de fin d’année est l’occasion de se frotter à une intégrale utilement regroupée en deux volumes :

  • Block 109
  • Block 109 univers, qui regroupe plusieurs préquelles développant l’uchronie

Pour moi, cette bande dessinée fait penser à un livre monde. Un peu comme l’univers de la Brèche, elle se contient elle-même, et est un ensemble autonome. En ce sens, Vincent Burgeas ne s’est pas contenté d’opérer un simple « et si », puis de dérouler le fil d’un ensemble d’événements fantaisistes et improbables. Non. Cette uchronie est glaçante, parce qu’elle est crédible et qu’elle pose une chronologie cohérente, nourrie de considérations sociales, économiques, politiques et militaires.

C’est quoi une uchronie ?

Ah oui, c’est une bonne question, merci. Je laisse faire le spécialiste.

Merci Doc.

Voilà, vous l’avez donc compris, une uchronie, c’est imaginer une variation du Temps, souvent en prenant un événement historique et en le modifiant. Par exemple :

  • Et si vous aviez déclaré votre flamme à votre voisine de CE2 ?
  • Et si Grouchy était arrivé à l’heure ?
  • Et si François Hollande s’était représenté ?

Flippant, n’est-ce pas ? Dans Block 109, c’est l’Allemagne qui poursuit sa guerre totale et pulvérise les Américains à l’arme nucléaire en 1945. En revanche, rien de surnaturel (quoique), comme dans D-Day, le jour du désastre, qui présente des traits communs. Le premier volume, Block 109, déroule une histoire crépusculaire jusqu’à une fin forcément tragique, et dont on ne décroche pas. Entraîné par la logique implacable de Vincent Brugeas ainsi que le dessin rugueux et habité de Ronan Toulhoat, on referme ce roman graphique en nage, hypnotisé d’avoir contemplé quelque chose à la fois diabolique mais aussi merveilleusement dérangeant. Frustré également, d’entrevoir à peine un monde épouvantable qui mériterait bien des développements.

« Y’en a un peu plus, je vous le laisse ? »

Heureusement, six tomes supplémentaires viendront répondre à ce besoin d’en savoir plus. Block 109 univers regroupe ces spin-offs/préquelles imaginés et dessinés par Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat (ainsi que par Ryan Lovelock à la planche pour les deux dernières histoires). On se promène ainsi sur différents fronts improbables mettant en scène la jungle congolaise et une île de Manhattan atomisée (y’a même un poster de Fallout en caméo ^^). On se rendra également sur le front russe ainsi que le temps d’une enquête en Allemagne. Les deux dernières histoires nous feront visiter une étrange Australie, et les eaux japonaises de cette guerre mondiale qui n’en fini pas.

Le plaisir d’une oeuvre de jeunesse

Reproche que j’ai parfois lu en préparant ce papier, je trouve que, bien au contraire, la lecture de deux tomes de l’uchronie est particulièrement stimulante parce qu’il s’agit justement d’une oeuvre de jeunesse. Chaque page donne l’impression d’être à la fois un laboratoire graphique et scénaristique. Les 600 pages débordent d’idées fantastiques, de bouillonnement fictionnels, d’expériences visuelles et d’alchimies graphiques. Sans presque aucune limite, les deux auteurs livrent tout de même une oeuvre d’une grande cohérence et qualité. J’oserais même parler d’une sorte de professionnalisme, souci que l’on retrouve dans une interview des auteurs sur le site Bodoï :

« Nous ne faisons pas des BD pour nous, mais pour nos lecteursNous ne sommes pas auteurs pour toucher un salaire à la fin du mois. Nous voulons que les gens lisent nos albums, alors nous nous investissons jusqu’au bout: nous avons une vision d’artisan, nous créons un objet qui répond à des attentes. Pour nous, vendre n’est pas un gros mot. »

Bref, foncez acheter les deux volumes chez … Bertrand de l’Intrépide.  Parce qu’au Mans, en plus d’avoir des dessinateurs qui tabassent, on a aussi des libraires spécialisés passionnés et passionnants. Et en plus, ils sont potes, alors…